Peau rouge

La rumeur libre, 2025.

Incipit
« La montagne est un désert vertical qui l’achemine. Recluse derrière les murs de la cure, elle devine le ciel. Elle le désire. Les ombres des nuages immobiles sur la paroi nord de l’aiguille du Varan ont leur propre vie. Elle ne les voit jamais bouger et pourtant, elles se déplacent sans cesse. Irène le vérifie à chaque fois qu’elle lève les yeux après une lecture ou une sieste. Elle pose ses lunettes sur la table de nuit, relève ses cheveux sur l’oreiller et attend. Maintenant qu’elle n’est plus liée à personne, elle cherche à se relier à la vie ; à cheval sur un carrefour d’infinis anonymes. « À vingt ans, le monde était à nos pieds » a dit Soledad, au réfectoire, hier. « Aujourd’hui, la lucidité seule peut nous sauver. » Irène n’a jamais su comment marcher sur la terre de cet énorme monde. À vingt ans, le temps ne la blessait pas encore. Et maintenant, peut-être qu’il ne la blesse plus. C’est la troisième fois qu’elle séjourne aux thermes. Le centre de soins a été construit dans la vallée près de la rivière, un peu en dehors du village où les maisons blotties les unes contre les autres semblent vouloir échapper à la brume de chaleur moite qui engloutit le paysage. La température monte parfois jusqu’à trente-sept degrés.
Les heures alanguies la fatiguent : cette passivité qui l’étreint et va jusqu’à l’étouffer.
En hiver, le temps lui avait semblé moins long. Sur le trajet à l’aller, il avait beaucoup neigé. »

4e de couverture
« Elle se mit à dévaler la pente comme pour en finir. Oui, elle voulait en finir avec la maladie, se séparer d’elle et de son amour, car n’était-ce pas finalement la même chose ?, comme d’un archipel qui l’empêchait de reconstituer son propre territoire, et peut-être même la peau de ses mains. Récupérer ses mains, son pouvoir d’agir sur le monde, de le prendre en main justement, oui, il le fallait, sortir de la fiction pour sauter à pieds joints dans le réel, ne plus attendre l’autre ni s’en défendre, s’enfoncer dans sa propre terre, l’honorer comme les Peaux rouges d’Amérique avaient célébré la leur, ouvrir les paumes, laisser partir, ne pas s’accrocher, ne pas retenir et, au contraire, consentant à perdre, s’enfoncer dans sa peine, la devançant presque, pour, ivre de course, la laisser sans regret derrière soi.»